C'est l'escalade du "toujours plus" en effet.
Toujours plus d'images et de confidences dévoilant la vie intime des personnes ! Toujours plus d'images de violences, de guerres ! Il fut un temps où les responsables des chaînes veillaient à ce que les émissions susceptibles de choquer soient diffusées à des heures où les enfants ne sont plus à la table familiale. Aujourd'hui, plus aucune retenue n'est observée. Sur fond de concurrence, c'est à qui ira le plus loin, à qui sera le premier. Les chaînes se donnent comme alibi que les spectateurs ont un petit penchant pour le voyeurisme et en demandent toujours plus. La preuve, les magazines people sont la seule presse dont le tirage augmente : 18 millions de lecteurs en 2005.
Un public voyeur et exhibitionniste. Ceux qui, d'eux-mêmes, viennent exposer à la télévision leurs situations ou difficultés de vie se livrent à un dégradant strip-tease. Je me refuse à mettre en cause ces hommes ou ces femmes, mais leur attitude en dit long sur l'état de notre société. Ce qui fait exister, c'est le regard des autres. Dès lors que ces personnes n'ont pas, ou plus, le sentiment d'être regardées, d'être reconnues, choisies, de compter pour quelqu'un, elles vont tenter de se montrer à la télévision.
Ce qui supplée l'anonymat, le regard humain, c'est donc le regard électronique de la caméra. Contre le sentiment de non-être, le fait d'être vu à la télé donne une sorte de surcroît d'existence. Passer à la télé, c'est pénétrer dans le saint des saints, lieu de légitimation suprême, qui équivaut à une consécration. J'emploie à dessein ce vocabulaire religieux.
La part la plus intime de la personne humaine est révélée chaque jour dans un nombre de plus en plus grand d'émissions et de journaux trash. On ne compte plus les "confessions publiques" qui mettent des gens en compétition au nom d'une prétendue télé-réalité. Témoins ces émissions comme "L'île de la tentation" ou "On a changé de maman", et bien d'autres. Ceux qui acceptent de se dévoiler le font sans doute en confiance, avec l'espoir de réaliser un rêve, de recevoir une aide psychologique ou affective. Mais ce qui intéresse les producteurs et les animateurs, c'est que la personne se raconte avec un luxe de détails intimes.
Après, quand on ne sort pas du lot, qui va recoller les morceaux ? La griserie est de courte durée. Ceux qui se prêtent à ces jeux du cirque sont les gladiateurs des temps modernes. On va m'opposer qu'il n'y pas de lion pour les dévorer... Mais mesure-t-on les conséquences d'un tel dévoilement, les blessures subies ? Comment, après les feux de la rampe, retourner sans dommage à l'anonymat ? Sait-on si un accompagnement psychologique est prévu ? Au nom de la dictature de l'audience, peut-on tout se permettre ?
La part intime de l'individu n'est pas un sujet de divertissement. Or la télévision, par sa nature même, fait de tout un spectacle. Oui, il y a une industrie de l'intimité, fondée sur le profit, gangrène de la société quand il en est le critère déterminant..
LE MONDE | 11.11.06